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"Il faut libérer les ports du Havre et de Marseille !" Version imprimable
24-10-2017
[Propos recueillis par Jérôme Cordelier - Le Point Economie 23 octobre 2017]
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Mais pourquoi notre pays n'investit-il pas sur la mer ? Le cri d'alarme de Christian Buchet, auteur de "La Grande Histoire vue de la mer". 
Directeur du Centre d'études de la mer de l'Institut catholique de Paris, Christian Buchet est l'un des meilleurs experts maritimes en France. Il publie La Grande Histoire vue de la mer aux éditions du Cherche Midi. Ce livre richement illustré a été concocté dans le cadre du programme Océanides, qui a mobilisé 260 chercheurs de 40 pays pendant cinq ans.

À l'instar de Jacques Attali dans son dernier livre, Christian Buchet se bat depuis des années pour démontrer que la mer est l'avenir économique de la France. Ce combat de bon sens peine encore à convaincre les décideurs. Pourtant, comme le rappelle l'expert, le transport maritime est «  bien moins coûteux que le transport terrestre  ». Entretien.

Le Point : Avez-vous le sentiment de prêcher dans le désert ?

Christian Buchet : On a tout essayé contre le chômage dans ce pays, sauf une grande politique maritime. On n'en a pas assez conscience, y compris au niveau de l'État, même si Édouard Philippe, ancien maire du Havre, se sent davantage impliqué dans cette problématique. La France souffre d'un manque de compétitivité structurelle. Le patronat et les syndicats se focalisent sur les salaires, le coût du travail, la pression fiscale, mais on ne parle pas du tout de la fluidité des courants commerciaux.

Un conteneur sur deux qui entre ou sort de la ­région Paca passe par Anvers, Hambourg ou Rotterdam.

Enjeux qui concernent en particulier les ports…

Oui, puisque aujourd'hui tout le commerce mondial transite par les conteneurs. Or, deux conteneurs sur trois qui entrent ou sortent de France passent par trois ports qui sont, certes, au sein de l'Union européenne, mais sont néanmoins étrangers, puisqu'il s'agit d'Anvers, de Hambourg et de Rotterdam. Les deux tiers d'entre eux passent par ces trois ports, et non par Le Havre ou Marseille, les deux premiers français. Au bout de la chaîne, cela provoque un surcoût de tout ce que nous importons et de ce que nous exportons. Savez-vous qu'en France la région la mieux ­reliée aux flux maritimes, ce n'est ni Paca ni la Bretagne, mais… ­l'Alsace-Lorraine  ? Voilà la réalité. Car l'Alsace-­Lorraine (le Grand Est aujourd'hui, NDLR) est plus proche géographiquement d'Anvers, de Rotterdam et de Hambourg. Plus votre entreprise est éloignée de l'Alsace-Lorraine, moins elle est compétitive, puisqu'elle est soumise à un surcoût des transports. Par exemple, acheminer un frigo entre Anvers et Rennes peut coûter jusqu'à 300 fois plus cher que transporter le même frigo entre Anvers et Shanghai. Un conteneur sur deux qui entre ou sort de la ­région Paca passe par Anvers, ­Hambourg ou Rotterdam. Quel non-sens  ! Imaginez le surcoût économique qui plombe la compétitivité régionale et nationale  ! On comprend que les entreprises du sud de la Loire soient moins compétitives que celles du nord : elles sont plus excentrées par rapport aux trois grands ports européens. Et je ne parle pas de la saturation des routes, qui pose un problème de sécurité routière, ni des conséquences en termes environnementaux… Il faudrait faire en sorte que les deux grands ports nationaux que sont Marseille et Le Havre puissent concurrencer les ports d'Europe du Nord. Or, tous deux ont un rôle très effacé.

Quelles en sont les causes  ?

Ce n'est pas tant une question d'infrastructures, elles sont assez remarquables : sur ce plan, si on compare le port de Marseille à celui de Gênes, il n'y a pas photo  ! Le problème est que nos deux grands ports, situés dans de vrais culs-de-sac terrestres, ne sont pas suffisamment reliés à l'intérieur du pays. Il manque des voies routières, ferroviaires et fluviales pour irriguer les flux de marchandises. Au Havre, tant qu'il n'existera pas une ligne de TGV entre Paris et la ­Normandie permettant de dégager des lignes ferroviaires secondaires pour le fret, cela ne fonctionnera pas. Il existe un corridor ferroviaire très performant réservé au fret, qui relie Rotterdam à Lyon. Mais il n'est pas véritablement prolongé jusqu'à Marseille. Résultat, on ne peut pas désenclaver la cité phocéenne. Tous les flux, à l'exception du pétrole, passent par le nord de l'Europe, et donc la région ne peut pas être compétitive. Une entreprise qui produit une marchandise à Marseille a une chance sur deux de devoir passer par Anvers, Hambourg ou Rotterdam pour l'exporter aux États-Unis.

Trouvez-vous que c'est une erreur ?

Oui, on se marche sur la tête. Car le transport maritime est bien moins coûteux que le transport terrestre. Si l'on prend un porte-conteneurs de 15 000 conteneurs, cela fait l'équivalent de 97 kilomètres de camions mis bout à bout ; 6 porte-conteneurs, cela revient à une voie d'autoroute bloquée entre Paris et Lyon, voire plus.

Il est temps de sortir du « court-termisme »

Que préconisez-vous, vous qui avez été le secrétaire général du Grenelle de la mer en 2009 ?

Que l'État lance, plus qu'un plan d'aménagement du territoire, un grand plan de désenclavement géographique afin de permettre à ces deux grands ports d'intérêt national que sont Le Havre et Marseille de gagner en rayonnement économique, et donc d'être créateurs de richesses et d'emplois. La France n'est pas encore le pays de la fluidité, mais il est celui de l'enfermement. Il est temps de nous ouvrir. Grâce aux ports de Marseille et du Havre, les régions de Paca et de la Normandie pourraient devenir les poumons économiques d'une compétitivité enfin retrouvée. Il est quand même incroyable qu'en 2017 le premier port français en flux de marchandises s'appelle Anvers  ! Nous avons de ce fait une compétitivité insuffisante qui génère dans une grande proportion le chômage de masse que nous connaissons, alors que la France détient le deuxième espace maritime au monde… C'est une aberration à laquelle il est urgent de remédier par une action volontariste de l'État à travers une politique de développement des transports routiers, ferroviaires et fluviaux. Il existait davantage de voies navigables à l'époque de Louis XIV qu'en 2017…

Pourquoi cette absence d'engagement politique  ?

Par manque de courage, tout simplement. Au lieu d'investir dans de grands projets sur le moyen terme, on préfère satisfaire les besoins immédiats. Il est temps de sortir du «  court-termisme  »  !
 
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