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Macron le héros masqué Version imprimable
01-09-2017
[Par Clément Viktorovitch -Le Point 1er septembre 2017]
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"Renouer avec l'héroïsme politique". Selon Clément Viktorovitch (*), docteur en science politique, la phrase d'Emmanuel Macron dissimule un immense orgueil... 
Dans l'entretien fleuve qu'il a accordé au Point, Emmanuel Macron affirme vouloir « renouer avec l'héroïsme politique ». Grandiloquente, la formule détonne, si bien que le magazine l'a choisie pour titrer sa couverture. Mais derrière le voile du lyrisme, l'interprétation de cette phrase demeure très ambiguë. Alors, qu'a vraiment voulu dire le président de la République ? Comment s'incarne cet héroïsme qu'il appelle de ses vœux ?

Dans un premier temps, Emmanuel Macron nous explique qu'« il y a des héros en France, des génies et des gens qui s'engagent au quotidien ». Sans doute nous faudrait-il ainsi partir en quête des Marie Curie, Charles de Gaulle ou Jean Moulin du XXIe siècle. Le propos pourrait être limpide, s'il était constant. Seulement, quelques pages plus loin, le président de la République nous affirme que « la France est un pays (…) formidablement héroïque ». Ce serait donc la France tout entière, personnifiée, à laquelle il faudrait désormais reconnaître le statut d'héroïne. On peut être sensible à la poésie d'une telle affirmation. On peut aussi moquer son emphase. Il est plus difficile, en revanche, de discerner précisément ce qu'elle recouvre. Et l'héroïsme, soudain, de flirter dangereusement avec ces mots creux qui sont la définition de la langue de bois.

Mais dans l'une comme l'autre de ces interprétations, ce qui est intéressant, c'est la place que s'attribue Emmanuel Macron dans son récit. Il ne se place pas lui-même dans le costume du héros venu sauver la France des maux qui l'affligent. Au contraire, il se présente au second plan. Il est celui qui accompagne et rend possible l'héroïsme. En favorisant l'apparition et la reconnaissance de citoyens exceptionnels. Ou bien en contribuant à magnifier la grandeur de la France.

Nous préférons tous l'attendrissant Sganarelle à l'éclatant Dom Juan


En termes de storytelling, le procédé est adroit. Quand il s'agit de narrer sa propre histoire, mieux vaut éviter d'endosser le rôle du héros. Trop orgueilleux. Trop convenu. Il est plus habile de se glisser dans la peau de l'adjuvent, celui qui se place au service d'une cause qui le dépasse et dont il n'est que l'humble serviteur. Ce personnage-ci est certes moins glorieux. Mais peut-être davantage admirable. Et surtout beaucoup plus sympathique. Car, au fond, nous préférons tous l'attendrissant Sganarelle à l'éclatant Dom Juan. L'irascible Capitaine Haddock à l'infaillible Tintin. L'irresponsable Han Solo à l'irréprochable Luke Skywalker. Passé maître dans l'art de conter les histoires, Emmanuel Macron a compris qu'on brillait parfois mieux dans la pénombre qu'en pleine lumière.

Tout cela semble donc fort bien rodé. Mais dans le costume d'un adjuvent, l'ego du président se trouve vite étriqué.
Et les coutures ne tardent pas à craquer. C'est ainsi qu'au détour d'une phrase, Emmanuel Macron se compare implicitement à Louis XIV, dont il dit : « L'imaginaire qu'il a véhiculé a été plus déterminant que ses surintendants des finances. » C'est ainsi qu'il se targue d'avoir été capable « d'atteindre (…) ce qui est décrit comme impossible ». Ou encore qu'il nous affirme assumer une « part de transcendance ». Au fil de ces passages, on voit affleurer un récit très différent. Tacite. Celui d'un homme exceptionnel ayant d'ores et déjà « tourné la page de trois décennies d'inefficacité ». L'incarnation vivante de la « vraie liberté ». Le pourfendeur des « forces du monde ancien ». Et l'on comprend comment, derrière les propos explicites, un autre récit se dégage. L'histoire d'un homme qui, à la seule force de sa volonté, entend « renouer avec l'héroïsme politique ».

Voilà donc un beau paradoxe. C'est finalement en tentant de dissimuler son orgueil qu'Emmanuel Macron se rapproche le plus des héros de nos histoires. Comme eux, il avance masqué.

(*) Clément Viktorovitch est docteur en science politique, professeur de rhétorique et de négociation. Il enseigne à Science po Paris, à l'ENA et à l'École de guerre.
 
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