Cinq choses à retenir sur le discours de Macron devant les ambassadeurs Version imprimable
31-08-2017
[Par Akkaib Auffray, Célian Macé, Hala Kodmani, et Frédéric Autran - Libération 29 août 2017]
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Le président de la République a détaillé les grandes orientations de la politique étrangère française ce mardi matin, à l'Elysée. 

Cinq choses à retenir sur le discours de Macron devant les ambassadeurs

Le monde selon Macron. Devant les ambassadeurs français réunis dans la salle des fêtes de l’Elysée, mardi, le président de la République a présenté les grandes lignes de sa politique étrangère. Un grand oral dense – plus d’une heure et quart –, parfois lyrique, au cours duquel Emmanuel Macron a détaillé les trois axes censés permettre à la France de «tenir son rang dans un ordre mondial profondément bousculé» : sécurité, indépendance et influence. «Assurer la sécurité de nos concitoyens fait de la lutte contre le terrorisme islamiste la première de nos priorités», a-t-il martelé, appelant à rejeter à la fois tout «angélisme» sur ce dossier et toute «peur de l’islam qui confond islamiste et islamique».

Pour le reste, le chef de l’Etat semble vouloir décliner à l’international la doctrine «ni droite ni gauche» de sa campagne présidentielle : dialoguer avec tout le monde, et sans tabou ; ne pas se laisser enfermer dans une case ou une «grille de lecture» ; ne pas craindre les «alliances de circonstance». Afrique, Europe, Proche-Orient, climat : Macron rêve de replacer la France, «puissance grande par ses ambitions, ses idéaux et ses espérances» au cœur de «la marche du monde». Il a clairement les mots pour le dire. Le voilà désormais à l’épreuve des faits. Retour sur les grandes lignes de son discours.

Un éloge du multilatéralisme

Emmanuel Macron l’a rappelé, soulignant que ce choix n’était «pas un hasard» : le patron de l’ONU, Antonio Guterres, fût le premier dirigeant étranger reçu à Paris après son élection. Membre permanent du Conseil de sécurité, la France dispose au sein du système onusien d’une puissance exagérée – et critiquée par les partisans de longue date d’une réforme de l’ONU. Une puissance sur laquelle le locataire de l’Elysée compte bien s’appuyer. C’est d’ailleurs à New York, mi-septembre, lors de sa première Assemblée générale des Nations unies, qu’Emmanuel Macron entend faire progresser la réconciliation interlibyenne, lancer un nouveau groupe de contact sur la Syrie et défendre «un pacte mondial sur l’environnement».

La France doit «jouer pleinement le jeu multilatéral», a martelé le Président, soulignant l’attachement de Paris à deux accords internationaux conclus sous la présidence Hollande. Celui sur le nucléaire iranien, qui doit être appliqué avec «une fermeté implacable», et l’accord de Paris sur le climat, «une réussite française» menacée par le retrait américain décidé par Donald Trump. «Je ferai tout pour préserver cet accord et assurer sa meilleure mise en œuvre possible», a promis Macron, confirmant au passage la tenue, le 12 décembre à Paris, date anniversaire de la COP21, d’un sommet international en forme de point d’étape.

Cet éloge du multilatéralisme – et de la «place essentielle» que la France y jouerait – ne suffit toutefois pas à en gommer les limites, criantes ces dernières années. Devant les ambassadeurs, le chef de l’Etat n’a pas eu un mot sur les blocages répétés au Conseil de sécurité (sur la Syrie, l’Ukraine, le conflit israélo-palestinien). Sur cette paralysie, la France a surtout fait étalage de son impuissance face au trio Etats-Unis-Russie-Chine.

En Afrique, sécurité, développement et migrations

Emmanuel Macron a d’abord salué la «bonne décision» de son prédécesseur, François Hollande, d’intervenir au Mali en 2013. Il a toutefois annoncé vouloir «réévaluer les priorités» de Barkhane «à l’aune de l’objectif prioritaire : la lutte contre le terrorisme». Une mise au point surprenante puisque l’action antiterroriste a toujours été présentée comme la raison d’être de l’opération française au Sahel. Le Président a surtout insisté sur sa volonté de compléter l’action militaire par un volet développement. Il a annoncé la prochaine nomination d’un envoyé spécial sur le sujet. En matière de financement, son objectif, rappelé mardi, est de porter le montant de l’aide publique au développement à 0,55% du revenu national brut d’ici la fin du quinquennat. «Un effort considérable», a estimé Macron. Encore loin, cependant, de l’objectif international des 0,7% pris à l’ONU en 1970 et atteint par le Royaume-Uni en 2013 et par l’Allemagne l’an dernier.

Le chef de l’Etat a également consacré quelques minutes de son discours à la question migratoire. «Près de 800 000 réfugiés et déplacés attendent aujourd’hui du côté libyen», a rappelé le chef de l’Etat, qui y voit une «menace réelle» pour l’Europe. Macron plaide donc pour un «plus grand contrôle en amont de la Libye». Il a évoqué le mini-sommet sahelo-européen convoqué la veille à Paris, «dans un format inédit», et qui doit déboucher sur «l’envoi d’équipes européennes» dans les sites du Haut Commissariat aux réfugiés pour examiner les demandes d’asile – puisque la «distinction entre migrants économiques et réfugiés» est «omniprésente et opérante». Pour superviser ce processus, un ambassadeur pour les questions migratoires sera nommé.

Sur la Libye, le chef de l’Etat a reconnu que la «réconciliation n’est qu’un début». Après avoir réuni deux des principaux protagonistes de la crise cet été à La Celle-Saint-Cloud, Macron entend poursuivre son œuvre de médiation en élargissant le tour de table. «Elle a vocation à être plus inclusive encore, à rassembler d’autres dirigeants libyens», a-t-il précisé.

Le chef de l’Etat a aussi annoncé la création d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique, une nouvelle structure «tournée vers les attentes de nos jeunesses», qui devrait le conseiller directement avant chaque déplacement sur le continent. Il sera composé d’une quinzaine de membres, «des personnalités engagées venues de la société civile», selon le Président. Pour le moment, huit de ces douze personnalités sont des entrepreneurs ou des salariés de grands groupes présents en Afrique.

Effets rhétoriques pour le Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, Macron prête à la diplomatie française, «porteuse de solutions et d’initiatives», une volonté de puissance exagérément ambitieuse. Sur le conflit syrien, la crise du Golfe et même l’impasse israélo-arabe, plus ancienne, «la force de notre diplomatie, c’est cette capacité, là aussi, à parler à tous», selon le président de la République. Le «changement de méthode» prôné d’abord sur la Syrie, où la France veut travailler avec «les principaux acteurs engagés», doit s’appliquer aux autres crises de la région, estime-t-il.

Tout comme il assume de dialoguer à la fois avec Bachar al-Assad et ses opposants, le Président refuse de prendre parti dans la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. «Ces grilles de lecture qui voudraient imposer un choix entre chiites et sunnites, et nous enfermer dans un camp comme d’autres grandes puissances ont fait ces derniers temps, j’ai la conviction que c’est une erreur», a-t-il déclaré. De même entre Israéliens et Arabes : «Il est fondamental que la France continue à peser sur la question.» Il a annoncé une visite dans chacun des pays de la région au printemps.

Outre la présentation de son approche diplomatique différente, Macron revendique déjà des réalisations peu remarquées au Moyen-Orient. Sur la désescalade militaire en Syrie, il évoque le rôle de la France, pourtant difficile à identifier. «En instaurant un dialogue exigeant avec les Turcs, les Iraniens et les Russes, nous avons pu faire avancer concrètement la situation», a expliqué le chef de l’Etat. Sur la crise entre le Qatar et ses voisins arabes. «J’ai tenu à placer la France dans un rôle d’appui à la médiation», dit-il de la position française, raisonnablement passive.

Parler à tous, sans tabou

«Ne nous y trompons pas, le monde a les yeux rivés sur la France», assure, sans se pincer, le Président. C’est une autre conviction de la diplomatie version Macron : la France peut se placer au centre d’un «monde multipolaire et instable», en cultivant aussi bien «les alliances existantes» que celles «de circonstances».

L’accueil fastueux réservé, dès les premières semaines de sa présidence, à Vladimir Poutine et Donald Trump, illustre la volonté de parler à tous. Sans a priori, mais sans œillères non plus. A Versailles, Emmanuel Macron n’avait pas hésité à tancer publiquement le chef du Kremlin pour les méthodes agressives de propagande de Moscou. «Nos échanges diplomatiques et économiques avec la Russie, la Turquie ou la Chine ne sauraient justifier qu’on recouvre d’un voile pudique la question des droits de l’homme. Car alors, c’est nous-mêmes que nous trahissons», a-t-il souligné mardi. Il en a profité pour décrocher une flèche cinglante à l’encontre du régime Maduro, au Venezuela, «une dictature [qui] tente de survivre au prix d’une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables».

La refondation de l’Europe

Si la France doit être «transformée», l’Europe, elle, doit être «refondée». Le dirigeant français a confirmé qu’il avait l’intention de proposer aux Etats de l’UE de «nouvelles avancées». Il le fera après la probable réélection de la chancelière Angela Merkel, le 24 septembre. «Je vous rassure», a précisé Macron, il n’est pas question pour lui de faire tour des capitales européennes avec «des changements de traités déjà ficelés». Une réponse à Nicolas Sarkozy qui, dans un entretien au magazine de Sciences-Po, Emile, plaide encore cette semaine pour la rédaction d’un «nouveau traité».

Selon Macron, la «refondation» de l’Europe comme «lieu de notre souveraineté» doit passer par un accord sur des propositions qui viseront à «renforcer la convergence» des politiques sociales, fiscales et migratoires. Tout en progressant vers une Europe de la défense, du climat et de l’énergie, il faut, explique-t-il, «une meilleure identification de l’Union européenne aux idées qui comptent pour la jeunesse, notamment en matière culturelle».

Après avoir porté l’ambition européenne pendant la campagne présidentielle, Macron estime que son élection aura été «une réponse à tous les Cassandres qui pensaient que défendre l’Europe était une idée révolue». Il estime avoir fait ses preuves en commençant à mettre en œuvre l’«agenda de protection» qu’il avait soumis à Berlin dès le lendemain de son élection, en mai. Cet agenda de protection comprend notamment la révision des règles du travail détaché et «la définition d’une politique commerciale qui protège face aux dumpings ou aux comportements irrespectueux du droit international». Il suppose aussi des avancées vers une Europe de la défense à laquelle Paris estime avoir «commencé à donner corps» lors du Conseil des ministres franco-allemands du 13 juillet.

Selon Macron, le travail de refondation doit «reposer le débat» et «faire appel à la jeunesse d’Europe». C’est pourquoi il entend également lancer, «dans les prochains mois», en France et dans tous les pays volontaires, des «conventions démocratiques» visant à mieux associer les citoyens à la réflexion sur l’avenir de l’Europe. Il prétend ainsi tirer les leçons du Brexit qui a démontré que quand l’Europe n’est qu’un marché, elle finit par être rejetée. Selon lui, la situation inédite qui résulte du retrait britannique serait particulièrement propice à instauration d’une Europe à plusieurs formats, où les Etats qui souhaitent avancer ne sont pas entravés par ceux qui désirent, et c’est leur droit, avancer moins vite ou moins loin. Une façon de retrouver cette «avant-garde du désir» qui a toujours fait «avancer» l’Union.

 
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