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Faut-il «doper» chimiquement la fraise de Skikda ? Version imprimable
19-07-2016
[Par Khider Ouahab - El Watan 16 juillet 2016]
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Les revers du label Bio 
Le contraste est saisissant : la fraise de Skikda, une souche autochtone, reste l’une des rares à être encore cultivée à l’ancienne ; sans produit phytosanitaire et sans le moindre soupçon de produits chimiques.

Néanmoins, cette culture bio n’a pas pour autant empêché ce fruit de démontrer déjà certaines limites. Plus grave encore, cette fraise a été touchée, cette saison, par une étrange pathologie qui a emporté plus de 20% de la production. La culture bio a-t-elle aussi ses inconvénients ? Doit-on obligatoirement recourir au «dopage chimique» pour pérenniser la fraise de Skikda qui continue de fleurir les versants marins depuis plus d’un siècle ? Un voyage au pays des fragrances s’impose.

Là-haut, à mi-chemin entre Stora et la Grande-Plage, des sillons verts et rouges lézardent d’interminables lopins de terre aux pentes impressionnantes. C’est là que tout a commencé, au début des années 1900, lorsqu’une dizaine de cultivateurs italiens étaient venus tester des plants de fraise ramenés de leur village d’origine, sur le golfe napolitain. Depuis, cette fraise vivra de multiples mutations génétiques et finit par s’acclimater à ses nouvelles terres. On a beau essayer de la repiquer ailleurs, la fraise de Skikda se refuse en ne donnant ses fruits que sur les versants marins allant de Stora à Oued Bibi et nulle part ailleurs. Le champ de fraises qui s’offre à nous ne dépasse pas les 600 mètres carrés, tout comme les parcelles avoisinantes. Toutes les terres cultivées sont exposées à la mer où la fraise locale puise une humidité indispensable.

A Skikda, la fraise est une culture vivrière, une affaire familiale. Les femmes jouent un grand rôle dans l’entretien des champs et restent les garantes de cette culture presque héritée de mère en fille. Ce sont elles qui assurent le plus gros du travail, surtout le binage, indispensable à ce fruit très fragile. «C’est une saison catastrophique. Regardez, on a perdu près de la moitié de notre production», lance un  père de famille en écrasant entre ses doigts un fruit qui pourtant paraissait robuste, appétissant même. De visu, les fruits rouges, déjà mûrs, ne laissent apparaître aucune anomalie. C’est en les palpant qu’on se rend compte que ces fraises ne sont pas si fermes que cela. Au premier toucher, on sent une certaine mollesse, comme si le fruit était déjà pourri. Ce phénomène ne concerne néanmoins qu’une partie des fruits. «On ne comprend rien à ce qui nous arrive. Toutes les parcelles de notre région ont été touchées par ce phénomène. Les services agricoles sont venus au mois de mai. Ils ont pris des échantillons et on attend toujours de connaître l’origine de cette maladie. Cette production est notre seule ressource», explique le père de famille.


Faut-il recourir aux produits chimiques ?

Au sujet des causes éventuelles de cette pathologie, les avis des membres de cette famille divergent. Certains jugent que c’est à cause de la sécheresse, d’autres des averses du mois de mai, d’autres encore pensent que ce serait un champignon qui aurait été apporté par le vent. Quand on avance l’hypothèse des produits chimiques, ils marquent tous une halte d’étonnement. «Vous croyez qu’on a les moyens d’acheter des produits chimiques ? On ne peut même pas s’assurer quelques kilogrammes de 15.15.15», réplique un membre de la famille. Le 15.15.15 est en fait un engrais de composition équilibrée utilisé pour favoriser la croissance et la floraison. «Les cultivateurs de notre région sont trop pauvres pour acheter des produits chimiques. D’ailleurs, on n’en a jamais eu besoin. Notre fraise n’a besoin que d’entretien pour donner de bonnes récoltes. Cela a de tout temps été comme ça et c’est ce que nous ont appris nos parents. Si j’avais les moyens, j’aurais acheté des produits chimiques pour sauver ma récolte», rappelle le père de famille comme pour clore définitivement le sujet. Et il n’a pas tort. M. Dridah, cadre des services agricoles, aujourd’hui à la retraite, est l’un des plus grands connaisseurs de cette culture locale.

Il estime que «cette fraise, en s’identifiant à travers les décennies aux sols des versants marins, a fini par s’acclimater aux conditions locales. Les sols sont très riches en humus et disposent d’un stock important d’éléments minéraux en plus de l’air marin qui donne aux plants une fraîcheur à longueur d’année. Ces atouts naturels font que les cultivateurs n’utilisent ni engrais (sauf en cas de force majeure) ni pesticides, d’ailleurs, la fragilité de la variété ne saurait supporter de tels intrants. Pour lutter contre d’éventuelles parasites (champignons et acariens), les fellahs usent de moyens culturaux comme l’aération et les tailles d’éclaircissage».

En plus de cette famille de cultivateurs, il fallait aussi rendre visite à de grands exploitants de la fraise locale. Souaadi Amar est l’un des plus importants investisseurs dans la culture de la fraise à Sidi Mansour, non loin de Oued Bibi, à l’ouest de Skikda. Il exploite 25 hectares et se lance à la recherche d’un partenariat pour «faire encore plus et mieux». Sur les terres qu’il cultive, on retrouve le même phénomène : «Oui, malheureusement on a perdu une bonne partie de notre production cette année. On n’a fait que regarder nos plants de fraisiers mourir...» Lorsqu’on lui demande les causes éventuelles de cette pathologie destructrice, il enchaîne : «Je pense que c’est dû aux dernières pluies qui pourraient être souillées de particules polluantes. On a remarqué qu’après chaque pluie, cette maladie apparaît aussitôt

Et si c’était plutôt les produits chimiques que certains utiliseraient pour doper leurs récoltes ? A cette question, M. Souaadi répond : «On n’a jamais utilisé de produits chimiques. Je défie quiconque de prouver le contraire. Qu’on vienne procéder à des analyses du sol. Pour ma part, je n’utilise que le 15.15.15 que j’achète d’ailleurs au marché noir

L’aide de l’état, seule garantie de pérennité

L’apparition de cette maladie et même si, officiellement, on a tenté de la minimiser, reste bien palpable. Cette saison, Skikda n’a produit que 22 300 quintaux, beaucoup moins comparativement à l’année passée, alors que les superficies cultivées cette année ont enregistré une augmentation de plus de 4 hectares. «Cette année on a enregistré de grosses pertes. Dans certaines régions, plus de 20% de la production ont été décimés par une maladie étrange. C’est la première fois que nous enregistrons de tels phénomènes. Jamais, de mémoire de cultivateur, on n’a connu une telle pathologie», déclare Hammoudi Laïb, président de l’Association des producteurs de fraise de la wilaya de Skikda.

D’où proviendrait le mal, alors ? Approchés, les services agricoles rappellent qu’une fois mis au courant, les agents de l’inspection phytosanitaire de Skikda se sont aussitôt déplacés sur les champs concernés par ce phénomène. «On y a prélevé plusieurs échantillons que nous avons envoyés aux laboratoires de la station régionale de l’Institut national de protection des végétaux (INPV). On vient d’ailleurs d’être destinataires des résultats de ces analyses et il apparaît que la pathologie apparue sur une partie des plants de fraise était due à un stress hydrique. C’est-à-dire à la sécheresse qui a concerné la région ces derniers mois et s’est gravement répercutée sur une partie des parcelles cultivées.» Voilà qui est dit.

Ce chapitre relatif à l’apparition de cette pathologie ne doit pas omettre certaines vérités qu’il faut avoir le courage d’affronter. Si la fraise de Skikda, authentiquement bio, continue d’exister sans recourir aux produits chimiques dopants et susciter les fantasmes des fins gourmets, elle mérite des attentions particulières. Si la fraise de Skikda a été malade à cause de la sécheresse, c’est aussi à cause du manque de soutien et d’aide des responsables locaux à ceux qui pérennisent cette filière. Si on avait aidé les agriculteurs de Stora, de la Grande-Plage, de Oued Bibi en les soutenant pour creuser des puits, la fraise aurait trouvé de quoi… boire.

Aujourd’hui, on est en droit de se demander si Skikda mérite vraiment sa fraise. On est aussi en droit de dire que la fraise, pour Skikda, n’est pas seulement une fête faite pour les responsables. C’est un patrimoine qu’on doit préserver. 


 
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